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Le conflit dans le Darfour n’est pas un conflit racial entre milices « arabes » et tribus « africaines ». Mais un conflit entre des tribus arabisées, que le mode de vie a toujours tantôt rapprochées, tantôt opposées, et dont certaines sont aujourd’hui instrumentalisées par Khartoum. Marc Lavergne, chercheur au CNRS et spécialiste du Soudan, l’affirme.
Le conflit entre le Nord et le Sud du Soudan
Le conflit meurtrier déchire le Soudan depuis vingt ans va-t-il enfin se terminer ? Les accords de paix signés le 9 janvier entre Khartoum et l’Armée Populaire de Libération du Soudan (APLS) prévoient un partage du pouvoir et de la manne pétrolière. Cependant, l’incertitude demeure quant à leur viabilité, car ils excluent une partie importante de l’opposition et ne règlent pas le conflit du Darfour.
Les accords de paix signés à Nairobi (Kenya), le 9 Janvier 2005, mettent fin à un conflit qui déchire le Soudan depuis vingt et un ans. Les affrontements auraient fait près d'un million et demi de morts, plus de quatre millions de déplacés à l'intérieur du pays et 600 060 réfugiés dans les Etats limitrophes (1). C'est donc à juste titre que la «communauté internationale» s'est réjouie de cet accord politique, mais aussi économiques obtenu au terme de deux ans et demi d'improbables négociations.
Cependant la prudence s’impose, car le Soudan continue d’être le théâtre d’un conflit extrêmement violent dans la province occidentale du Darfour, conflit que les signataires de Nairobi n’ont pas abordé. En outre, les arrangements extrêmement complexes adoptés seront difficiles à faire appliquer à un personnel politique composite, issu tant de la guérilla chrétienne que du mouvement fondamentaliste musulman, auquel s’ajoutent des opposants nordistes et sudistes qui se plaignent de ne pas avoir été associés.
La guerre entre le nord et le sud du Soudan, à la fois culturelle et religieuse, remonté à un demi-siècle. En août 1955, alors que les Britanniques n'avaient pas encore évacué le pays, l'annonce d'un remplacement de leurs officiers britanniques par des Arabes avait provoqué la mutinerie de l'Equatoria Corps, unité militaire composée de soldats noirs. S'ensuivirent dix-sept années de guerre auxquelles mit fin l'accord de paix d'Addis-Abeba en février 1972. Cette paix donnait aux trois provinces méridionales une relative autonomie dans un cadre confédéral. Mais la découverte, en 1979, de gisements de pétrole dans le Sud et le percement, un an plus tard, d'un énorme canal destiné à récupérer l'eau du Nil au bénéfice de l'Egypte (Jonglei Canal Project) amenèrent le président Gaafar Muhammad Nemeiry à abroger unilatéralement l'accord d'Addis-Abeba.
La guerre reprit en mai 1983 lorsque, une nouvelle fois, des unités noires de l'armée soudanaise se soulevèrent contre leur commandement arabe. Le colonel John Garang en prit la tête et créa l'Armée populaire (le libération du Soudan (APLS). Connue le président Nemeiry était soutenu par les Etats-Unis, la rébellion trouva des soutiens auprès de l'Ethiopie du colonel Menguistu Hailé Marïarn et de ses alliés du camp socialiste. La fin de la guerre froide et la chute du régime Menguistu, en mai 1991, affectent gravement l'APLS et faillirent précipiter sa défaite. Mais, à partir de 1993, l'Ouganda du président Youweri Museveni se substitua à l’Ethiopie défaillante. Un régime fondamentaliste islamique s’étant entre-temps installé à Khartoum en 1998, l’APLS se retrouva, comme Kampala, très proche… des Etats-Unis.
Le conflit entre le Nord et le Darfour :
Quand et comment tout a commencé au Darfour ? Le Darfour est une région grande comme la France, très pauvre, éloignée du pouvoir central et peuplée d'Africains et d'Arabes musulmans. Mais, malgré cette homogénéité religieuse, et bien que nombre de cadres de l'armée soient issus de la région, le Darfour a toujours été victime d'une marginalisation économique et sociale, aussi bien pendant la période coloniale anglo-égyptienne qu'après l'indépendance, depuis 1956. Les gouvernements qui se sont succédés au Soudan n’ont jamais cherché à développer le Darfour, à y créer des emplois, construire des routes. Pas plus que les empires coloniaux. C’est à peine si l’Allemagne y a posé 40 km de bitume. La province du Darfour est négligée, comme toutes les provinces périphériques de Khartoum. Les gouvernants se sont ainsi aliénés une population qui n’était pas contre eux à l’origine. Il leur aurait pourtant été facile de développer le pays, s’ils l’avaient voulu.
A l'origine directe des troubles, il y a des tensions ethniques, des différends entre agriculteurs sédentaires et pasteurs nomades, aggravés par la famine de 1984 et les manipulations politiques qui ont suivi la chute de Jaafar Nimeiri (chef de l'Etat arrivé au pouvoir par un putsch en 1969 et renversé par des manifestations populaires en 1985, ndlr). A ce moment-là, l'armée libyenne est arrivée au Darfour. C'est un épisode peu connu: pendant plusieurs années, la Libye a occupé le Darfour avec la bénédiction du Premier ministre soudanais de l'époque Sadeq al-Mahdi. Ce dernier avait touché des millions de dollars de Tripoli, dont il s'est servi pour remporter les élections de 1986. En échange, les Libyens se sont installés au Darfour, dont ils voulaient faire une base arrière pour reconquérir le Tchad et renverser le régime de Hissène Habré. Khadafi avait créé une «légion islamique» composée d'un mélange de Soudanais, de Libyens, de Tchadiens et même des Libanais envoyés par le leader druze Walid Joumblatt. A l'époque, Kadhafi voulait arabiser le Darfour. C'est tombé en plein milieu d'une famine qui a fait 90 000 morts et décimé les trois quarts du cheptel. Il y avait déjà des conflits pour l'exploitation des pâturages et des points d'eau entre pasteurs arabes et paysans africains. La propagande libyenne a agi comme du vinaigre sur une blessure ouverte. Il y a eu une première guerre civile qui a fait 3 000 morts et qui s'est terminée en 1989, juste avant le coup d’état des frères musulmans au Soudan.
Comment le conflit s'est-il rallumé ? Les islamistes ont bénéficié, dans un premier temps, d'un apaisement au Darfour. Ils en ont profité pour aider l'actuel président tchadien, Idriss Déby, à prendre le pouvoir à N'Djaména, en 1990, en abritant sa guérilla au Darfour. Le calme a duré deux ou trois ans. En 1992, un Frère musulman Four (l'une des deux principales ethnies africaines du Darfour avec les Zaghawa, ndlr), qui s'appelait Daoud Bolad, s'est rendu compte qu'il était un «nègre» avant d'être musulman. Il l'explique dans des lettres poignantes à sa famille, que j'ai pu consulter: il raconte qu'à la mosquée, on ne le laisse pas s'installer à certains endroits parce qu'il est noir. Daoud Bolad déclenche une insurrection. Rapidement, il est arrêté, amené à Khartoum et torturé à mort. Cette histoire, que tout le monde ignore à l'étranger, a laissé des cicatrices graves et une profonde amertume au Darfour (littéralement «le territoire des Four» en arabe, ndlr). Or les Four, l'ethnie de Daoud Bolad, représentaient probablement près de la moitié de l'armée soudanaise mobilisée dans la guerre contre les rebelles sudistes. A partir de la mort de Bolad, il y a eu un fort repli identitaire. Une nouvelle génération s'est préparée à la guérilla. Ces jeunes ont récolté de l'argent auprès de la diaspora four. Il y a eu des retards à l'allumage parce qu'au Soudan, tout est très lent. Au début des années 2000 est né le Front de libération du Darfour, qui s'est rapidement transformé en Mouvement de libération du Soudan afin de marquer le caractère national et pas seulement régional de ses revendications. En février 2003, les jeunes sont passés à l'action. C'est une guérilla sans cadre de haut niveau et presque sans soutien extérieur. Ce n'est qu'avec les succès remportés contre l'armée gouvernementale que les Erythréens, les Libyens, les Tchadiens et même probablement les Israéliens sont venus soutenir les rebelles. Mais au départ, c'est une guérilla indigène, autochtone...
Comment expliquer la violence de la réaction du gouvernement de Khartoum ? Pour le pouvoir, les insurgés du Darfour sont bien plus dangereux que la rébellion sudiste et chrétienne de John Garang, le chef de l'Armée de libération du peuple soudanais (APLS), en guerre avec Khartoum depuis 1983. Le Darfour est une sorte d'ouvre-boîtes qui atteint le cœur du pouvoir. Les gens du Darfour sont très présents dans le tissu social, les ministères, etc. La guérilla du Darfour sait tout ce qui se passe dans la capitale, tout ! Cela fait très peur au régime islamiste au pouvoir. Contrairement au Sud-Soudan, le Darfour n'est pas un appendice colonial collé au Nord arabo-musulman. Il y a une interpénétration sociale importante, notamment via les mariages entre gens de l'Ouest et les Awlad al-balad, ceux qui se surnomment significativement «les enfants du pays» mais qui sont en fait les Arabes de la v allée du Nil. Cette caste représente un peu moins de 30 % de la population et vit dans un triangle qui va d'El-Obeïd à l'ouest, Kosti au sud, Gedaref à l'est et Atbarah au nord. A l'intérieur de ce «triangle magique», il y a le Soudan utile, le Soudan du fric, celui des médecins, des banques, des avocats. Or, les Frères musulmans actuellement au pouvoir ne sont que l'ultime incarnation de la domination du groupe minoritaire des Arabes de la vallée du Nil. Il faut qu'ils préservent leur clientèle, d'autant plus qu'ils ne son t pas aimés de la société traditionnelle du Nord. Les islamistes y sont perçus un peu comme les nazis l'étaient par la grande bourgeoisie allemande. C'est-à-dire pas très fréquentables... Les islamistes sont donc obligés d'en faire beaucoup plus pour défendre les intérêts des Awlad al-balad. Les autres, qui ne sont pas les «enfants du pays», sont ceux des ténèbres extérieures, je suppose le Soudan risque-t-il d’éclater ?
Conflit racial ou conflit de structure :
Le conflit dans le Darfour n’est pas un conflit racial entre milices « arabes » et tribus « africaines ». Mais un conflit entre des tribus arabisées, que le mode de vie a toujours tantôt rapprochées, tantôt opposées, et dont certaines sont aujourd’hui instrumentalisées par Khartoum. Selon Marc Lavergne, chercheur au CNRS et spécialiste du Soudan.
Cette notion d’« Arabe » est culturelle, elle n’a rien de raciale. Les milices peuvent être qualifiées d’arabes parce qu’elles ont été arabisées. Elles l’ont été depuis plus longtemps que le s tribus Massalits, Arawas... que l’on dit « africaines », mais ces dernières l’ont également été. Même si certaines continuent à pratiquer des langues africaines, elles utilisent toutes l’arabe. Quand à la religion, toutes sont musulmanes. Le problème est plutôt celui du mode de vie. Avec des nomades, pasteurs, et des sédentaires, agriculteurs. Une distinction qui est réelle, mais qui n’est pas « étanche ». Des tribus pastorales peuvent ainsi avoir été sédentaires par le passé. De la même façon, des nomades ont pu se sédentariser et redevenir nomades... Les tribus qui dominent la rébellion, les Arawas, les Massalits... sont ainsi d’anciens nomades. Et ils sont aujourd’hui très bien implantés dans le commerce soudanais.
Par ailleurs, tout le monde est noir dans cette histoire. La notion de racisme n’a pas sa place. Les milices tribales Janjawid sont des mercenaires qui ne se revendiquent pas du tout « arabes ». Ils ne sont pas le vrai problème. En exagérant, on pourrait dire que ce sont là des pauvres qui se battent contre des pauvres. Ce terme est purement fonctionnel. Janjawid signifie quelque chose comme « les cavaliers du diable, armés de kalachnikovs ».
Les milices tribales Janiawid sont formées il y a une quinzaine d’années, mais elles n’intéressaient pas du tout la communauté internationale. Car les gens opprimés ne se révoltaient pas. Des massacres se déroulaient pourtant déjà. Surtout des villages sont attaqués. En général, les milices attaquent la nuit, mettent le feu aux cases, faites de paille. Les gens sortent alors en catastrophe, à moitié dévêtus et sont tués, violés, kidnappés... Ces attaques n’ont plus rien à voir avec les razzias traditionnelles, car les Janjawid mettent le feu aux champs et tuent le cheptel. Mais les victimes n’avaient que leurs yeux pour pleurer. Mais ce n’est que lorsque ces populations opprimées se sont défendues et ont formé une rébellion que l’Onu et la communauté internationale ont commencé à ouvrir les yeux.
Et pourtant, les deux groupes ont coexisté, traditionnellement la cohabitation c’est le mode de vie de base. Car il y a un lien de complémentarité entre les deux communautés. Les uns ont besoin des autres. Lors d’attaques menées par les forces gouvernementales contre les Noubas, le gouvernement a déjà empêché les nomades, par le passé, d’apporter des biens de consommation, tel le sel ou le savon, aux populations retranchées... Les nomades ont pourtant pris des risques pour les rejoindre et leur amener de quoi manger. Les nomades et les sédentaires se sont toujours battus, notamment lors de périodes de famines... Ils se battaient à coups de lances et d’épées, il y avait des morts... mais les tribus finissaient pas se réunir, par discuter et sceller des mariages, par exemple, afin d’établir des lignages entre elles et faire la paix pour une dizaine d’années.
La crise de Darfour est manipulé par le gouvernement arabe de Karthoum qui utilise, les miliciens noirs arabisés. Ces miliciens sont tout simplement des gens prolétarisés, mais d’origine culturelle nomade. Ils se retrouvent sans travail, ils volent et pillent, un problème important que personne n’évoque est qu’ils ne sont plus soumis au contrôle des Anciens. Ils n’ont aucun sentiment humain, les Janjawid attaquent les tribus sédentarisées dites africaines pour les faire fuir de leurs terres, afin que les barrons du régime ou les nomades, eux-mêmes, viennent y cultiver.
Résumés des différents textes de jeune Afrique
Auteur : Appolinaire Noël KOULAMA
Publication : 17 mars 2007
Rubrique: Afrique de l'est
Source : Africdossier.oldiblog.com
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